« La justice, mesdames et messieurs, est soumise dans mon pays »

Invitée par l’ASDHOM (Association de Défense des Droits de l’Homme au Maroc, basée en France), j’ai pu, pendant mon séjour à Paris, exposer le dossier des détenus politiques de l’affaire « Belliraj » auprès  de certains démocrates et acteurs de la solidarité avec les défenseurs des droits humains au Maroc. J’ai également eu l’occasion d’être reçue en compagnie d’un membre de l’ASDHOM par quelques associations des droits de l’Homme telles Amnesty International et HRW avec lesquelles nous avons évoqué l’idée d’un comité de soutien international.

Soirée du 19/11/2010 :

Dans le cadre de la semaine de la solidarité internationale, L’ASDHOM a organisé le 19 novembre 2010 une soirée pour rendre hommage aux symboles de la solidarité avec les défenseurs des droits de l’Homme au Maroc. Dans un cadre convivial et une ambiance chaleureuse, l’assistance a eu l’occasion d’écouter d’émouvants témoignages où François Della Sudda, François Papy, Claire Papy, Ignace Dalle, Marguerite Rollinde et Agnès Gueguen ont raconté leurs histoires avec le Maroc, une nostalgie qui nous a emportés vers un Maroc d’une autre époque et qui a permis de revivre cette période noire de l’histoire contemporaine du Maroc, avec une version plutôt bon enfant.

Toujours dans l’émotion mais cette fois avec une touche de chagrin, une minute de silence a été observée à la mémoire d’Abraham Serfaty. Je m’abstiens de faire des commentaires sur cet homme devant sa grandeur et la pauvreté de mon vocabulaire.

Après cette minute de silence, c’était mon tour pour intervenir, voici mon discours :

 « Bonsoir, je tiens tout d’abord à remercier les membres de l’ASDHOM de m’avoir invité à cette soirée afin que je puisse partager avec vous l’histoire des six détenus politiques faisant partie du groupe dit « Belliraj ». C’est une affaire qui date de trois ans environ et qui a fait l’unanimité des acteurs politiques et de la société civile qui se sont tous regroupés dans la commission nationale pour le soutien des détenus politiques de l’affaire « Belliraj ». Les associations de défense des droits humains ont toutes répondu présentes  et elles se sont mobilisées pour condamner  les arrestations et le procès injuste des détenus politiques  et les ont fortement accompagnés dans leur lutte.

Je vais donc raconter l’histoire à ceux qui ne la connaissent pas ou ignorent ses détails.

Un mois et demi avant l’arrestation des six détenus politiques, une vingtaine de personnes ont été enlevées et conduites vers le centre de détention secret de Témara. Là, ils furent interrogés sous menaces et tortures dans des conditions lamentables, qui ne prennent pas en considération leurs droits les plus légitimes. La police s’est ensuite basée sur leurs aveux retirés sous la torture et la violence pour constituer les procès verbaux et procéder à l’arrestation des six détenus politiques.

Le 18/02/2008 : l’arrestation des six détenus politiques. Ou plutôt le kidnapping de ces derniers puisque leur destination n’était pas révélée.

Le 19/02/2008 : Dissolution du Parti ALBADIL ALHADARI/ ALTERNATIVE CIVILISATIONNELLE, dont les deux dirigeants font partie des détenus, et ceci, par une décision administrative et arbitraire du premier ministre.

Le 20/02/2008 : conférence de presse animée par l’ancien ministre de l’Intérieur et le porte parole du gouvernement, qui ont condamné directement les détenus en violant l’un des principaux droits de l’accusé (l’innocence jusqu’à preuve du contraire) et en dirigeant l’enquête et violant son secret.

Le 21/02/2008 : Une réception organisée par le ministre de l’Intérieur qui a réuni certains acteurs de la société et de la presse dans le but de les prévenir de démentir la version officielle.

Tous les événements que j’ai cité ci dessus (dissolution du parti, condamnations directes… ) se sont produits avant l’interrogatoire des six détenus politiques. Ce n’est qu’au 21 février que les détenus furent interrogés dans des conditions inhumaines et que je vous laisse imaginer. Ils ont également été  obligés de signer des PVs (des dizaines de feuilles) à des heures très tardives, sous faible lumière et après des jours sans sommeil en refusant même d’apporter les lunettes appartenant aux personnes à faible vue.

Pendant l’interrogatoire, LMOUATASSIME Mostapha avait mentionné un incident qui date de 2005. Il avait reçu un appel anonyme lui disant que des armes allaient entrer au Maroc. D’un geste responsable, il a appelé le président du CCDH qui a prévenu à son tour les autorités. Ceci a été tout simplement effacé des PVs, et ce n’est qu’un exemple parmi d’autres montrant la falsification de PVs.

Devant le juge d’instruction, les détenus et leurs avocats se sont retrouvés privés de leur droit d’avoir des photocopies conformes des Pvs, ce qui les a poussés à refuser de répondre à toute question du juge d’instruction. Par conséquent, le juge d’instruction s’est retrouvé obligé de transmettre les PVs de la police judiciaire au tribunal de première instance.

Au tribunal de 1ère instance :  

  • 150 vices de forme ont été refusés
  • Le refus d’approfondir l’enquête devant des preuves de falsification et d’absurdité des PVs apportés par les avocats.
  • Présence de caméra dans la salle d’audience.
  • Refus d’appeler les témoins (un procès sans témoins).
  • Les objets confisqués ne répondent pas aux normes exigés par la loi (objets non scellés) et refus de faire une enquête à ce sujet.
  • Pas de considération aux preuves apportées.
  • Accusations sur des affaires passées déjà classées et où d’autre gens ont déjà été jugés.
  • Confirmation des condamnations prononcées le troisième jour après l’arrestation par Monsieur le ministre avec des peines de 25, 20 et 2 ans pour les six détenus et des peines allant de 1 an à la perpétuité pour le reste du groupe.

Le tribunal de deuxième instance a reproduit le même scénario. Devant cette flagrante injustice, les détenus ont observé une grève de la faim pendant 19 jours comme forme de protestation, et leurs avocats se sont retirés du procès pour protester contre l’oreille sourde et les murs qu’ils ne cessaient de rencontrer. Le tribunal a fini par réduire les peines des six détenus politiques à dix ans de prison ferme et a gardé les mêmes peines pour les autres détenus.

Pour ceux qui ignorent  l’identité de  ces gens et ce qu’ils ont  fait pour mériter tout ça, voici un bref historique des engagements politiques de chacun d’eux.

Abdelhafid Sriti : Journaliste et correspondant accrédité de la chaine libanaise ALMANAR au Maroc depuis 2001. Il fut interrogé par la police sur son opinion quant à la révolution Iranienne et son travail à la chaine ALMANAR. A aucun moment les faits retrouvés plus tard dans les PVs n’ont été évoqués.

Lmouatassime Mostafa et Ragala Amine : Les deux dirigeants du parti ALbadil Alhadari : Alternative civilisationnelle. Avec le slogan « liberté – justice – équité – démocratie », ils pensent qu’une révolution de la pensée religieuse est indispensable pour entrer dans l’ère de la démocratie. Ils sont contre la division du champ politique en Islamistes contre laïques mais en faveur d’une carte politique où les démocrates barrent la route aux non-démocrates. Ces idées théoriques se sont concrétisées en 2002 quand mon père a fondé le pôle démocratique avec des militants de la gauche tels que Harzeni, Feu Benzekri.., le P.S.U et certains militants de la mouvance Amazigh.

Hamid Najibi : Membre du conseil national du P.S.U. Ce parti de gauche a plusieurs fois manifesté sa solidarité envers ALBADIL ALHADARI et le mouvement AL OUMA lorsque ces deux partis étaient victime de censure  et privés de leur droit à la constitution. Les deux partis d’ailleurs ont tenu leurs congrès constitutionnels eu siège du P.S.U devant l’impossibilité d’avoir une salle.

Abadila Maa El Ainaine :   Membre du conseil national du P.J.D (Parti Justice et Développement) et chargé du dossier du Sahara au sein du même parti.

Mohamed El Marouani : Président de l’association et du parti non autorisé « Al OUMA ». C’est un autre parti de référentiel islamique qui appelle à la démocratie et défend le droit à la pluralité et la différence et qui n’a jusqu’ici jamais vu le jour.

 

 

 

La justice, mesdames et messieurs, est soumise dans mon pays. Elle est malheureusement utilisée contre ceux qui « dérangent ». Hier, la justice était utilisée contre les opposants de gauche à qui on reprochait d’être mécréants. Aujourd’hui, cette même justice est utilisée contre les islamistes qu’on qualifie de terroristes et d’extrémistes.

Il s’agit dans ce cas, de régler des comptes avec une nouvelle classe politique qui ne cesse de progresser (les islamistes démocrates). Ce règlement de compte est utilisé sous prétexte de lutte contre le terrorisme pour avoir le consentement et l’applaudissement d’un occident qui vie sous la terreur de l’extrémisme religieux islamique. Cette affaire s’inscrit donc dans un contexte international  caractérisé par un retournement flagrant contre la démocratie et les droits humains le lendemain du 11 Septembre. Elle  s’inscrit aussi dans un contexte national caractérisé par une répartition de la donne politique guidé par un souci de domination. Cette nouvelle classe politique mal digérée par les manipulateurs du champ politique et perçue comme un trouble-fête qui doit être immédiatement éliminé. »

La soirée a ensuite repris avec un dîner appétissant. C’était un moment de pur plaisir, tant par la générosité de son buffet que par la richesse de ses échanges. J’ai pu pendant le repas, discuter des différents axes de l’affaire « Belliraj » et apporter plus de détails aux invités, qui ont saisi l’occasion pour m’exprimer leur étonnement et leur solidarité.

Juste après, le temps est venu pour rendre hommage aux acteurs de la solidarité internationale. L’ASDHOM a distribué des attestations de citoyen d’honneur. Les concernés : François Della Sudda, François Papy, Claire Papy, Ignace Dalle, Marguerite Rollinde, Agnès Cluzel, Agnès Thiery, Joseph Tual, Patrice Leclerc. Tous étaient émus et ravis par ce titre. Ils n’ont pas manqué de le révéler  et de nous faire part de leurs plaisirs.

La soirée s’est achevée avec un rythme musical Marocain.

 

Rencontre avec les ONGs des droits humains :

Nous avons pu, avec les membres de l’ASDHOM, rencontrer Human-Rights-Watch et Amnesty international. Chez Human-Rights-Watch, nous avions rendez-vous, Fatima Marouazi et moi avec Jean Marie Fardeau. Quant à Amnesty international, nous étions attendus, Ayad Ahram et moi, par Annie Delay. Après un chaleureux accueil, nous avons discuté d’une éventuelle possibilité de créer un comité de soutien international en faveur des détenus politique de l’affaire « Belliraj », qui regrouperait différentes organisations de défenses des droits humains. Le débat était intéressant, il nous reste du travail et un bon suivi, pour qu’il soit fructueux…

Tribune de Soumaya LMOUATASSIME.

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