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« Erdogan est l’homme politique le plus populaire et le plus détesté en Turquie ! » par @daghanirak


Entretien avec Daghan Irak

« Erdogan est l’homme politique le plus populaire et le plus détesté en Turquie ! »

Daghan Irak est blogueur, chercheur en sociologie et journaliste turc d’Istanbul. Il suit activement l’actualité de son pays et est un des leaders de la révolte populaire turque à Istanbul. Il est à l’origine de l’appel au soutien médiatique de la révolte turque :

« LA DÉMOCRATIE TURQUE, ELLE A BESOIN DE VOUS!

Suite aux manifestations pour la conservation d’un parc au sein du quartier central d’Istanbul qui est envisagé d’être démoli pour la construction d’un centre commercial, la police turque a lancé une attaque violente contre les manifestants paisibles avec du gaz lacrymogène et de l’eau à haute pression et visait directement sur les corps des gens. Des dizaines des protestataires sont hospitalisés et l’accès au parc est bloqué sans base légale. Les médias turcs, qui sont directement contrôlés ou ont des liaisons politiques et économiques avec le gouvernement, refusent de traiter des incidents. Les agences de presse turques également bloquent la diffusion de l’information sur les évènements.

SVP, diffusez ce message pour que le monde prenne conscience de l’état policier turc crée par l’AKP de Recep Tayyip Erdoğan, qui est souvent considéré comme un modèle exemplaire pour des pays du Moyen-Orient. La démocratie turque s’attend à votre soutien. Merci! »

A Istanbul, Daghan a bien accepté de nous accordé cet entretien pour discuter des évènements en Turquie :

MB : Nous avons presqu’une conviction chez nous que la Turquie de l’AKP et d’Erdogan est un modèle de développement économique et social. En plus de la tradition démocratique turque ne nous permet pas de comprendre la révolte actuelle, surtout qu’Erdogan a été élu démocratiquement à plus de 50% de voix. Pourriez-vous nous éclairer ?

Daghan Irak : D’abord, il faut comprendre que Mr Erdogan n’était pas comme cela il y a 3ans. Une fois qu’il a neutralisé l’armée, et cela est une bonne chose en soi,  il a commencé à virer vers sa propre doctrine. Le gouvernement qu’il mène est d’orientation néo-libérale et conservatrice. Ce gouvernement a privatisé sans merci les entreprises étatiques, malgré les alarmes des syndicats. Il visait faire émerger une « bourgeoisie islamiste » et « une classe moyenne docile » soutenant son électorat. En effet, lors des dernières élections, il a récolté un peu plus de 50% des scrutins.

MB : Donc, il devrait être très populaire ?

DI : Il l’était. Aujourd’hui, s’il appelle à de nouvelles élections, il n’aura pas plus de 30%. En plus de son psychique instable, il montre aujourd’hui qu’il n’est pas démocratique. Il a qualifié les manifestants de « voleurs », de « clochards », … cela a fait de lui un adversaire, même chez les gens qui le soutenaient avant. D’abord parce qu’il a menti sur la nature des manifestations, ensuite parce qu’il a montré que la Turquie ne lui importe que peu devant son orgueil personnel et puis et surtout parce que son idéologie prend le dessus sur les politiques publiques.

L’AKP d’Erdogan a créé sa propre fédération d’homme d’affaire constituant la nouvelle « bourgeoisie islamiste », qui est toujours favorisée. Alors que la Turquie a remboursé ses dettes envers le FMI et la BM, son gouvernement se tourne vers le Qatar, la banque islamique, … pour s’endetter.

Aujourd’hui, Erdogan a réussi à mettre toutes les minorités contre lui. Le slogan des manifestants est devenu « Nous sommes les autres 50% ». Toutes les minorités se sont unies dans les manifestations, avec une harmonie extraordinaire.

MB : Il semble aussi que sur le plan institutionnel, aucune force politique ne porte la voix des manifestants. Confirmez-vous ?

DI : Le socle constitutionnel des années 80, promulgué après le coup d’Etat, fait que seuls deux partis sont dans le jeu institutionnel …

MB : (interruption) mais dans certaines démocraties, deux partis sont suffisants, comme l’exemple américains.

DI : En effet, après le coup d’Etat, l’armée a promulgué une constitution sous impulsion américaine. Aujourd’hui, les petits partis (communiste, écolo, …) sont exclus de facto par une loi sur les partis qui éliminent ceux qui n’obtiennent pas plus de 10% des voix. Cela nuit à la pluralité et ne convient pas à la Turquie. Aujourd’hui, on change de gouvernements mais pas de politique.

Ce à quoi nous assistons à la place Taksim est une vraie révolution politique : les ultra-nationalistes scandent avec les kurdes en leur langue pour la « fraternité des peuples », les LGBT marchent à côté des supporters de foot (généralement homophobes), … Erdogan a mis toutes les minorités (arméniens, turcomans, musulmans laïcs, juifs, chrétiens, LGBT, kamalistes, … ) contre lui. Il faut noter que ces minorités ont boycotté massivement les élections par manque d’alternatives.

Aujourd’hui, il faut reconnaitre que cette opposition hétéroclite manque cruellement de leadership, de plateforme politique d’entente et surtout de représentants institutionnels.

MB : Justement, cela a été le cas un peu partout dans les pays du « printemps » arabe, du Maroc au Yemen. Ne pensez-vous pas à vous organiser en apprenant la leçon arabe ?

Il est très tôt de parler d’alternative politique. Erdogan est affaibli, même dans son propre camp. Beaucoup de militants de l’AKP commencent à revendiquer Gul comme futur candidat au présidentielles de 2014 (premières sous suffrages universelles après les derniers amendements constitutionnels). Je pense que Si Gul se porte candidat, il gagnerait largement face à Erdogan, trop impulsif. Gul est un homme équilibré, qui sait que la démocratie, ce n’est pas gagner des élections, mais surtout de conserver les droits des minorités. Malheureusement, en Turquie, nous n’avons même pas un Baradei, avec ses défauts !

MB : Revenons à Gezy. L’agence de presse Anadol a rapporté que la mairie va planter le triple des arbres extirpé. Selon vous, cela atténuerait la protestation ?

ID : Mr Erdogan doit comprendre que ce n’est pas au premier ministre de devenir tâcheron. La question n’est plus extirpation d’arbres de Gezy. Si Erdogan voulait planter, par la force, des arbres, nous serions sortis manifester. Les manifestants sortent contre la dictature que Mr Erdogan est en train d’installer. Il a beau créé sa bourgeoisie, il n’a jamais réussi à avoir l’élite avec lui. C’est le plus grand échec des islamistes.

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Istanbul 2013 : le printemps du Parc !


« Les gens sortent place Taksim pour dénoncer l’hégémonie idéologique de Erdogan. Il ne s’agit pas que d’une affaire du parc Gezy » nous a raconté, convaincu, Abbas A, propriétaire de l’hôtel où nous avons logé à Istanbul, avant de nous prévenir : « il faut faire attention, après 23h, il ne faut pas s’aventurer dans les rue d’Istanbul, la police lance des bombes lacrymogènes … ». Et notre hébergeur, quinquagénaire, musulman stambouliote de souche, de continuer : « Ce que Mr Erdogan ne veut pas comprendre, c’est qu’il ne peut pas nous imposer son idéologie. Mais malheureusement, l’opposition parlementaire est bien piètre que l’AKP et ne fait rien pour porter la voix des protestataires dans les institutions, car c’est là où cela se passe réellement ! ».

Passé ce petit commérage avec l’hôtelier, nous nous dirigeons vers la place Taksim ce samedi 29 Juin 2013, découvrir la révolte. En passant par le parc de Gezy, nous constatons déjà la nature des changements : les cafés (dont le fameux « café des arabes ») et les arbres sur la colline donnant sur la place sont rasés, la chaussée est remplacé de béton et un grand tunnel est en construction.

gezy

Organisation exemplaire.

Il est 17h, la vie semble normale place Taksim et sur l’avenue piétonne Istiqlal. La place est entourée de véhicule de police avec une présence remarquable de policiers en uniforme et en civil portant des baudriers distinctifs. Cette mesure a été prise après que nombreuses ONG ont dénoncé des violences de civils proches de l’AKP contre des manifestants, et qui se présentaient comme des policiers.

Tout le long de l’avenue Istiqlal, des véhicules blindés de la police sont stationnés partout, et surtout, toutes les ruelles de bifurcation sont remplies de brigades de policiers.

police

A 18h, et soudainement un premier groupe des passants se forment à l’extrémité de l’avenue Istiklal, du côté de la tour Galata. Très rapidement, ce groupe commence à bouger et la marche prend forme. Au bout de 10 minutes, une dizaine de milliers de manifestants, auparavant sur les terrasses de café ou dans les étalages de magasins, battent le pavé en scandant en chœur « Résistance à Taksim, résistance partout ! », « Taksim est partout, la révolte est partout ! » ou encore « Tayyip t’es foutu, la Turquie est dans la rue ».

manif taksim

Vers la libération de Taksim et Gezy.

Vers 19h, la rue Istiqlal est bloquée de manifestants. Lelong des 2,5km, les manifestants se serrent les rangs, et d’autres essaient de rejoindre la marche (en arrêt). La foule est composée essentiellement de jeunes, avec une organisation exemplaire. Au milieu, des artistes, des écrivains, des journalistes, … dont le prix nobel Orhan Pamuk, manifestent après avoir publié une tribune « un appel au gouvernement lui demandant de cesser d’employer une rhétorique de division qui alimente selon eux la haine dans le pays ».

taksim tram

Au bout de la rue, place Taksim est protégée par la police avec des boucliers. Vers 20h, les manifestants commencent à bouger et transgressent le dispositif policier, la place Taksim est ainsi libérée !

Une révolte écologique et civique.

Après des menaces policières, et estimant que la « libération de Gezy » n’était pas possible forcément, les manifestants commencent vers 21h à sortir de la place Taksim. En se dispersant, les manifestants n’oublient pas de nettoyer la rue. Toutes et tous sortent des sacs en plastics (biodégradables de surcroit) et ramassent les détritus.

Il est à noter qu’aucun incident n’est à déplorer lors de la manifestation (selon nos estimations, la participation était d’environ 100.000 manifestants. Selon les organisateurs, il s’agissait de plus de 200.000).

A la marge, des jeunes s’assoient en cercles et entament des débats devant le regard admiratif de certains touristes. Des peintres exposent des tableaux dessinés à l’occasion, des caricaturistes font de même.

La révolte ne touche pas le commerce !

Ce qui est remarquable chez les stambouliotes, c’est qu’ils ne perdent jamais leur esprit de commerçants. En effet, durant les 5 heures des manifestations, les boutiques de l’avenue Taksim ont continué leur commerce normalement. Mieux encore, tous les samedis, avant et pendant les manifestations, des commerçants ambulants propose les drapeaux turcs, des portraits de Kamal Ataturk, des masques à gaz bons marchés, … Les hôtels ne désemplissent pas, les circuits touristiques, en pleine saison, sont toujours prisés, …  Qui a dit que les révoltes pro-démocratiques nuisent à l’économie ?

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Tous manifestent !

Le lendemain, c’est le tour de la marche de la fierté (équivalent de la gay pride). Quelques dizaines de milliers de personnes ont scandé (dans toutes les langues) pour les droits des LGBT.

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Quelques heures plus tard, une centaine de militants pro-islamistes ont manifesté sur la même rue scandant « Turquie islamique ».

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Retour de la violence policière.

Alors que la violence policière s’est éclipsée au moins à Istanbul après que des agences de presse internationales aient relayé des photos choquantes, la manifestation du Samedi 6 Juillet 2013 a été violemment réprimée !

Des militants pro-AKP ont même attaqué les manifestants à coup d’épée après que la police ait lancé des bombes lacrymogènes. « On voit dans la séquence de vidéo un groupe attaquer avec des couperets les personnes qui fuient l’intervention de la police. Un des agresseurs frappe d’abord avec un coutelas la jeune femme qu’il vise et il lui donne un coup de pied. On voit que la police n’intervient pas au groupe de personnes armé aux coutelas » rapporte le blog « FreeTurkeyNow ».

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